Le rĂ©alisateur amĂ©ricain Stuart Gordon est mort, a annoncĂ© sa famille au site Variety ce mercredi. Il Ă©tait âgĂ© de 72 ans. En hommage, voici l’interview carrière que le Chaos avait rĂ©alisĂ© au Festival de GĂ©rardmer en 2008, lorsqu’il Ă©tait prĂ©sident du jury.

Nous sommes au festival de Gérardmer et vous êtes président du jury. Il y a plus de 20 ans, vous présentiez Re-Animator, votre premier long métrage, au festival d’Avoriaz et remportiez un prix.
Je pense que le prix à Avoriaz a certainement dû contribuer à la popularité du film en France. Malheureusement, je n’avais pas pu m’y rendre. Mais si on compare Re-Animator que j’ai réalisé en 85 et Stuck en 2007, c’est clair qu’il y a un changement de style conséquent. Re-Animator est déjà nettement plus gore. C’est d’ailleurs peut-être le film le plus gore que j’ai réalisé dans toute ma carrière. Enfin ça reste toujours discutable puisqu’on a sorti récemment en DVD From Beyond que j’ai réalisé peu de temps après. Et on l’a proposé dans sa director’s cut. Cette nouvelle version est celle que la censure n’aurait jamais tolérée à l’époque. Personnellement, je la trouve plus dérangeante. Je suis très content parce que depuis qu’elle est sortie en DVD, beaucoup de spectateurs redécouvrent le film. Et même ceux qui aimaient le film à l’époque trouvent cette version totalement jouissive.

L’un des acteurs avec lesquels vous avez pris le plus grand plaisir à diriger?
Je dirais peut-être Christophe Lambert sur Fortress. C’est un homme adorable qui a un sens de l’humour assez incroyable. La première fois que je l’ai rencontré, je ne l’ai pas reconnu. Il avait des lunettes, une voix presque nasillarde, les cheveux en pétards. On aurait dit Woody Allen. Si bien que lorsqu’il s’est présenté à moi en affirmant qu’il était Christophe Lambert, je ne le croyais pas. Je l’avais déjà vu dans Greystoke et il me semblait nettement plus charismatique. La vérité, c’est que la caméra le transfigure. Il passe très bien à l’écran. C’est ce qui m’avait fasciné d’ailleurs: une capacité à se transformer. Comme un mutant.

C’est pour cette raison que vous n’avez pas fait Fortress 2?
(il rit) Non, non. Je n’ai pas pu le faire à l’époque. Je pense que j’étais déjà engagé sur un autre projet.

Entre temps, il y a eu l’expérience espagnole de Dagon qui reste un objet assez fascinant dans votre filmographie. Est-ce qu’à l’époque, vous sentiez déjà que le cinéma fantastique commençait à bouger en Espagne?
J’ai eu la chance d’être impliqué dans ce projet initié par Filmax et la «Fantastic Factory». Au moment de lancer le projet, la bande de Filmax était très excitée. Je sentais en eux l’envie de créer un phénomène. Ils m’avaient précisé qu’ils voulaient faire dans le cinéma espagnol ce que la Hammer avait fait pour le cinéma anglais. J’ai été mis en contact avec eux grâce à Brian Yuzna qui avait produit Re-Animator et connaissait bien mon travail. A l’origine, Dagon devait être le film que je devais réaliser après Re-Animator mais il n’aurait pas pu se faire sans Brian ni Filmax. Ca arrive souvent qu’un projet qui reste longtemps dans un coin trouve comme ça l’opportunité de voir le jour. Dagon a mis 17 ans à naître. Pour revenir au cinéma fantastique espagnol, je reste fasciné par l’énergie de nouveaux talents de l’école Filmax dont sont issus de jeunes réalisateurs comme Jaume Balaguero et Paco Plaza par exemple.

Vos deux derniers longs métrages, Edmond et Stuck, ont négocié un virage assez impressionnant dans votre filmographie.
Oui. Essentiellement parce qu’ils n’appartiennent pas ouvertement au genre fantastique. Si on devait définir ce qui les différencie de mes autres films, cela provient assurément du réalisme des situations. Stuck est sans doute le plus réaliste parce qu’il relate une histoire qui s’est réellement passée. Cela ne signifie pas que je renie ce que j’ai fait auparavant ou que je ne reviendrais pas à Lovecraft.

Désormais l’horreur sociale semble prendre le pas sur les monstres imaginaires.
Oui. Mais j’ai repensé à la dimension sociale de certains de mes films. Et je me suis rendu compte que cette toile de fond était déjà plus ou moins prégnante. Regardez par exemple The Pit and The Pendulum qui était tiré d’Edgar Poe et qui se déroulait pendant l’Inquisition. Le personnage de Torquemada (Lance Henriksen) est totalement dépassé par les événements. Dans Stuck, il est clairement question de notre époque. De l’horreur sociale et de la déshumanisation égoïste dans laquelle on se complait. Durant tout le film, le personnage de Stephen Rea devient totalement invisible jusqu’à ce qu’il percute la vie d’une autre personne (Mena Suvari). Soudainement, c’est l’horreur sociale qui éclate en plein visage. Et le fait qu’elle préfère faire l’amour avec son copain plutôt que d’aider ce pauvre homme en train de clamser est représentatif de la société actuelle. L’humour qui désamorce l’horreur des situations désamorce aussi, j’espère, toute la dimension moralisatrice.

Le scénario d’Edmond est à l’origine une pièce de théâtre écrite il y a plus de 20 ans par David Mamet.
Oui, nous nous sommes connus à Chicago lorsque je faisais partie du Organic Theater. La pièce est tombée dans l’oubli alors qu’à l’époque, elle m’avait beaucoup impressionné et suscité des réactions très fortes auprès du public. Tout ce qui était montré ne caressait pas le sens du poil et témoignait d’un regard très pessimiste sur l’état du monde. Il disait tout haut ce que certaines personnes pensaient tout bas. Des années plus tard, j’ai pris l’initiative d’aller voir David pour parler de ce projet d’adaptation. Le film est très proche de la pièce parce que déjà, à l’origine, la pièce était conçue pour le cinéma.

Pourquoi il n’a jamais été tenté de la mettre en scène ?
Je pense qu’il est aujourd’hui très différent de ce qu’il était à l’époque. Il y a 20 ans, David avait écrit cette pièce très sombre en injectant ses idées noires. Il était en pleine instance de divorce et je pense que ce script le ramène à de mauvais souvenirs. Il trouvait plus logique qu’un réalisateur de film d’horreur s’en occupe.

Vous avez modifié des éléments ?
J’ai apporté quelques idées, notamment en accentuant toutes les situations horrifiques. Edmond peut être perçu comme un authentique film d’horreur, différent de ceux que je réalise d’ordinaire même si on est libre d’y voir des liens. Re-Animator pouvait être vu comme une métaphore sur le monstre qui somnolait en chacun de nous. Dans Edmond, c’est cette idée que je cherche à démontrer. Nous sommes tous racistes, capables d’actes inhumains et qu’il faut un petit grain de sable dans la mécanique quotidienne pour que tout déraille.

Vous n’aviez jamais pensé travailler avec David Mamet au cinéma auparavant ?
Non, et effectivement ça peut surprendre car j’ai travaillé avec lui à ses débuts. Ce qui intrigue beaucoup de spectateurs qui pensent que nos univers sont diamétralement opposés et que Edmond célèbre une union totalement inattendue. J’ai souvent collaboré avec lui sur ses pièces de théâtre au début des années 70 alors que nous avions tous les deux la vingtaine. Bien qu’entre tout ce temps, nos chemins artistiques ne se sont pas croisés, nous sommes restés amis. Ce n’était pas l’envie qui manquait mais on a mis beaucoup de temps avant de trouver les moyens pour réaliser Edmond ensemble étant donné la pièce qui elle-même était déjà très controversée.

Le sujet est très contemporain : n’était-il pas trop novateur pour l’époque ?
C’est exact. Des films comme American Beauty et Fight Club parlent finalement du même sujet, à savoir comment un homme décide de briser un confort quotidien, une ligne existentielle trop droite. Il y avait une dimension prophétique dans Edmond, comme souvent dans les films controversés.

Etait-ce cet aspect social ou le simple fait qu’on parte d’une situation sans savoir là où on peut arriver qui vous a séduit dans la pièce ?
J’adore être surpris devant un film et la manipulation au cinéma est un art. David est très doué dans le genre parce qu’il construit souvent ses films dans l’optique de prendre au dépourvu. Tout ce que l’on voit au début prend une proportion inattendue lorsque arrive la dernière partie.

Il y a des films de ce calibre qui vous ont marqué ?
Je citerai simplement celui qui m’a le plus renversé de tous : Psychose, d’Alfred Hitchcock. Je me souviens que lorsque Norman Bates assassine Marion Crane sous la douche, les spectateurs étaient très choqués. Sans doute parce qu’on s’attache à un personnage pendant toute une première partie et qu’on le quitte au bout de quelques minutes. Brian de Palma a toujours été marqué par cette scène. David Fincher aime manipuler ses spectateurs aussi, de manière virtuose. J’admire les cinéastes qui ont cette capacité à laisser un champ large de possibilités.

Est-ce que vous pensez que la descente aux enfers d’Edmond est plausible ?
On a tous vu ou connu quelqu’un qui est tombé au plus bas dans notre vie. Nous vivons dans une société d’apparence où on doit presque refouler ce que nous sommes intérieurement. La pression est parfois tellement intense que certains ne la contiennent plus. Dans les journaux, il arrive d’entendre des cas de gens qui finissent par tuer et ils sont plus nombreux qu’on le croie. Métaphoriquement, on est libre de trouver l’histoire très représentative de tous ces gens qui passent par la crise de la quarantaine et se remettent en question sur ce qu’ils ont été et surtout n’ont pas été. C’est pourquoi il faut éviter toute aigreur et tout regret.

Vous avez vous-même partagé la vision très sombre de David Mamet sur le monde ?
Je suis d’une nature plus optimiste. Je pense que si les gens étaient plus ouverts aux autres et se sentaient eux-mêmes plus libres, le monde irait mieux. Mais dans la majorité des cas, en société, les gens jouent un jeu, simulent une manière d’être qui ne leur correspond pas. C’est comme le cynisme : ça cache souvent un profond désespoir.

Comment jugez-vous votre évolution cinématographique entre Re-Animator et Edmond par exemple?
C’est intéressant parce que je me rends compte que mes derniers films tendent de plus en plus vers le monde réel et s’inscrivent moins dans une pure tradition fantastique. Récemment, j’ai réalisé Kings of the Ants sur l’histoire d’un homme qui devient un serial-killer où je traitais de ce parcours de manière très réaliste, sans fioritures. Mon prochain long-métrage, Stuck, dont le tournage s’est achevé en février, sera un peu dans cette lignée puisqu’il s’inspire également de l’histoire vraie d’une femme qui percute un clochard en voiture et au lieu de l’emmener à l’hôpital, le séquestre dans son garage en attendant qu’il meure. Je me rends de plus en plus compte que, dans mes films, désormais, les monstres ont des visages très humains. Je pense sincèrement qu’il suffit de nous regarder évoluer dans le monde d’aujourd’hui pour voir à quel point nous sommes inquiétants.

Pour revenir sur Re-Animator, pourquoi vous n’avez pas assuré la réalisation des suites?
Brian Yuzna a assuré les suites du film et je trouve qu’il s’en est plutôt bien tiré. C’est un artiste avec lequel je partage une vraie sensibilité. Nous nous voyons toujours et sommes actuellement en train de travailler ensemble pour collaborer sur de nouveaux projets. Pour être totalement franc, je suis intéressé par la nouveauté et je n’aime pas avoir la sensation de me répéter. C’est pourquoi j’ai pensé plus sain de ne pas avoir à réaliser ses suites parce que j’aurais eu l’impression de tomber dans la redondance. Il fallait du sang neuf. Ce qui m’excitait à l’époque de Re-Animator, c’était de savoir que je ne serai pas censuré. Pour la suite, je savais dès le départ que je n’aurais pas autant de liberté que je voulais et que j’aurais la commission de censure sur le dos. Je me serais senti prisonnier.

Est-ce exact que vous avez proposé un rôle à William H. Macy dans votre projet House of Re-Animator ?
C’est exact. Je rêverais qu’il incarne le président des Etats-Unis (il éclate de rire). Le projet est toujours d’actualité en tout cas.

Le casting du film est hallucinant dans sa confrontation de personnalités qui a priori n’auraient jamais dû se rencontrer. Par exemple, comment est venu le choix de Bai Ling dans un rôle très marquant ?
En réalité, l’un des producteurs du film la connaissait très bien et me l’a précisément recommandée pour ce personnage. A vrai dire, je n’ai pas été déçu. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, on avait rendez-vous pour déjeuner. Dès le départ, elle me dit qu’elle sait que je la veux pour incarner une fille du peep-show mais qu’elle préférait jouer le rôle du prisonnier (il éclate de rire). Je lui ai dit que personne ne voudrait enfermer une jolie fille comme elle. Alors, elle m’a proposé de jouer Edmond (il rit de nouveau). Cette fille me fait vraiment rire : elle a un sens innée de la séduction et de la provocation. Je me souviens que pour travailler son personnage, nous nous sommes rendus dans un peep-show. Les gens qui travaillaient là-bas pensaient qu’elle venait pour chercher du boulot (il se remet à rire). C’était hilarant parce qu’elle était considérée comme plus sexy que toutes les filles présentes là-bas et rien que l’idée qu’elle puisse leur piquer leur boulot m’a beaucoup fait rire. D’ailleurs, quand vous voyez le film, vous pouvez vous rendre compte qu’on a beaucoup joué là-dessus. Les autres membres du casting appartiennent en partie à l’univers de David Mamet mais on a en réalité les mêmes amis. Je suis très proche avec Joe Mantegna par exemple. Un acteur comme Jeffrey Combs vient lui de l’époque de Re-Animator. Sinon, je vous parlais du réalisme de Edmond mais avec le recul, je pense qu’il y a une dimension Lovecraftienne dans Edmond qu’on ne peut pas nier. L’idée de Lovecraft finalement est de dire que nous sommes manipulés par des forces qui nous dépassent et sur lesquelles nous n’exerçons aucun contrôle.

Vous restez hanté par Lovecraft ?
Son univers possède une telle densité que je n’ai rien trouvé qui le surpasse. Encore aujourd’hui, je me sentirais capable de réaliser un film qui soit ouvertement inspiré de cet univers. En ce qui concerne les Masters of Horror, j’étais très honoré d’appartenir à cette bande de réalisateurs qui moi-même m’ont impressionné avec leurs fictions. On avait tous pour ambition de réaliser l’histoire la plus dérangeante. Je pense que nous avons quelque part réussi. Certains des sketchs étaient tellement extrêmes qu’ils n’ont même pas été diffusés à la télévision.

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