60 ans de carrière pour la muse énigmatique de George Franju, qui rejoint le convoi funéraire des frenchy vétérans partis cette année (Legrand, Varda, Marielle, Brisseau). Ça commence à bien faire, cette affaire.

PAR GAUTIER ROOS

Question on ne peut plus sĂ©rieuse: avez-vous reçu une alerte push vous informant de la mort de la dame? Nous, non. Sauf Ă©garement de notre part, la plupart des mĂ©dias ne daigne mĂŞme plus nous prĂ©venir quand dĂ©cède une figure inconnue des radars des millennials: avoir Ă©tĂ© le visage de l’un des films français les plus rĂ©gulièrement citĂ©s par la mappemonde cinĂ©philie n’est plus la garantie de quoi que ce soit. On est doublement tristes aujourd’hui, et c’est aussi parce qu’on aurait aimĂ© voir le nom de cette grande dame Ă©merger dans nos trending topics Twitter, plutĂ´t qu’une demi-douzaine de hashtags sur les soldes. Ce coup de gueule passĂ©, embrayons sur un hommage express.

Impossible de se dĂ©partir d’un rĂ´le aussi marquant que celui de la cobaye Christiane GĂ©nessier dans Les Yeux sans visage (1960), victime qui s’Ă©mancipera des griffes d’un paternel un peu trop protecteur, flirtant avec le dĂ©lire criminel (le Pygmalion Pierre Brasseur, dont il est inutile de rappeler Ă  quel point il est immense). Les chiens, la greffe, les cages qui s’ouvrent, les colombes blanches: quel film a mieux rĂ©ussi Ă  marier l’onirisme, le beau et l’Ă©trange? Pas plus tard que la semaine dernière, on vous parlait de Chained for Life, qui s’ouvre sur un bloc opĂ©ratoire avec cette assistante Ă©trange qui ne cherche pas Ă  dissimuler son accent virilo-rugueux: l’empreinte du film de Franju est aujourd’hui partout.

Cette partition mettra la jeune carrière d’Edith sur orbite, autant qu’elle l’Ă©loignera des plateaux des rĂ©alisateurs les plus en vue de la Nouvelle Vague (seuls Pierre Kast et Jean-Daniel Pollet la feront tourner au cours de ces annĂ©es fastes). Partenaire de l’essor de la fiction TV dans cette dĂ©cennie ORTF dont elle est l’un des visages familiers, Edith peine pourtant Ă  retrouver un premier rĂ´le au cinĂ©ma. VoilĂ  ce qu’elle dira dans un entretien menĂ© par Nicolas Stanzick dans les Cahiers en janvier 2018: “Le tĂ©lĂ©phone ne sonnait donc jamais pour m’offrir un rĂ´le de jeune fille bien dans ses pompes pour un film de la Nouvelle Vague ou autre. Il y a très peu de films de cette Ă©poque oĂą j’ai un comportement normal, aucune sĂ©quence oĂą par exemple je prends mon petit-dĂ©jeuner, oĂą mon amoureux et moi nous envoyons des boules de neige… C’est le genre de chose que je fais aussi pas trop mal, mais ça m’Ă©tait interdit“.

La jeune fille timide presque emmurĂ©e dans le mutisme va finalement se relâcher, faisant tomber les masques Ă  partir d’une seconde carrière post-VĂ©nus BeautĂ© (Institut) en 1999 : on la verra dĂ©sormais plus rĂ©gulièrement comme matriarche en proie aux questions de succession (L’heure d’Ă©tĂ© d’Assayas) ou en grand-mère prĂ©parant ses derniers jours Ă  l’Ă©cart du monde (le rĂ©cent Mon inconnue d’Hugo GĂ©lin). Mais c’est bien Leos Carax qui lui rendra sa jouvence et son jeu d’origine dans Holy Motors en 2012: un dernier baroud d’honneur dans une carrière que le chaos a observĂ© de près.

Adieu chère Edith, et tant pis si les chaines de télé ne bousculent pas leur grille pour aménager une programmation hommage à la hâte: nous on sait quelle grande dame on vient de perdre…

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