Ce lundi 4 novembre 2019, au lendemain de la parution de l’enquĂŞte fleuve de Marine Turchi dĂ©nonçant, dans les colonnes de Mediapart, les agissements du rĂ©alisateur Christophe Ruggia Ă  son encontre, Adèle Haenel a parlĂ©. Face Ă  Edwy Plenel, l’actrice doublement cĂ©sarisĂ©e est revenue sur les attouchements sexuels, le harcèlement, l’emprise psychologique qu’elle a subi de 2002 Ă  2004 et qui relève sans ambiguĂŻtĂ© aucune de la pĂ©docriminalitĂ© (elle Ă©tait âgĂ©e de 12 Ă  14 ans). Un tĂ©moignage qui fait bien sĂ»r l’effet d’une bombe dans le paysage cinĂ©matographique français, entraĂ®nant de vives rĂ©actions de toutes parts et rĂ©sonant jusque dans les couloirs des institutions les plus prestigieuses. Ainsi, la SFR (SociĂ©tĂ© des RĂ©alisateurs de Films) a apportĂ© son soutien Ă  Adèle Haenel et dĂ©clenchĂ© Ă  l’unanimitĂ© une procĂ©dure de radiation Ă  l’encontre de Christophe Ruggia qui l’a coprĂ©sidĂ©e Ă  plusieurs reprises (en 2006, 2001, 2013, 2014 et 2018).

A l’heure où fusent encore et toujours les critiques contre le mouvement #MeToo et ses conséquences supposément néfastes, le témoignage d’Adèle Haenel, d’une limpidité extraordinaire, marque le début d’un changement dans la libération de la parole féminine. Car il ne s’agit pas pour l’actrice de mener une vendetta personnelle (elle a d’ailleurs refusé de porter plainte en justice) mais simplement de briser l’omerta, la «loi du silence» qui protège les bourreaux autant qu’elle isole les victimes. De rétablir le dialogue, d’éviter toute diabolisation pour pouvoir enfin comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. De couper court à «l’aliénation» dont elle fut la prisonnière, de s’affranchir de la honte de soi et du désespoir qui l’ont longtemps poursuivi, et qui poursuivent encore de très nombreuses femmes. Comme elle l’explique durant l’entretien, la voix serrée par une émotion palpable, «parler est une façon de dire qu’on survit.»

L’histoire personnelle derrière ces révélations donne d’ailleurs à comprendre le besoin de parler, mais aussi et surtout l’obligation d’écouter toutes celles et ceux qui ont quelque chose à dire. C’est en effet par la découverte d’un autre témoignage sordide, celui de Wade Robson et James Safechuck dans Leaving Neverland, documentaire produit par HBO qui accusait Michael Jackson d’actes similaires, qu’Adèle Haenel a compris toute l’ampleur du drame qui était le sien, tout autant que l’absolue nécessité de crever l’abcès au plus vite. D’autant plus que Christophe Ruggia s’apprêtait à tourner un nouveau film mettant en scène des adolescents. Une situation similaire à celle de son second long-métrage, Les Diables, qui narrait une histoire d’amour juvénile et incestueuse, premier rôle de l’actrice au cinéma et point de départ de son calvaire.

Cette prise de parole a pour effet de mettre en lumière les mécaniques internes d’une société malade, qui stigmatise les victimes et porte aux nues ceux qu’Adèle Haenel décrit comme des êtres «froids, cruels, cyniques». Il était bien sûr impossible pour elle de ne pas mentionner le cas de Roman Polanski, «emblématique d’une société dans laquelle 1 femme sur 5 est victime de violences sexuelles». Adèle Haenel rejette avec virulence l’image presque rassurante du monstre, dénonçant du même coup la quotidienne et terrible routine de ces violences systémiques. «Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. C’est ça qu’on doit regarder.» explique-t-elle.

Et maintenant que la parole est libérée, maintenant qu’Adèle Haenel a eu l’incommensurable courage de révéler un pan entier de sa vie intime pour, comme elle l’espère, pouvoir «abriter ses sœurs qui sont tellement plus précaires» qu’elle, c’est à nous d’agir. C’est notre responsabilité à tous de faire front, de soutenir celles et ceux qui prennent la décision de sortir de l’oppression du silence. Adèle Haenel n’a rien d’une Lolita, et son expérience terrible ne relève en rien du fantasme ou de la transgression. C’est une tragédie parmi tant d’autres, un traumatisme qui l’a laissée «détruite, coupée en deux» et l’éloigna pour un temps du cinéma, qu’elle décrit pourtant comme «le cœur vibrant de sa vie». Il ne suffit plus de s’émouvoir, il ne suffit plus de verser les larmes de la bonne conscience. Il faut agir ensemble, soudés, pour qu’enfin se profile à l’horizon le début d’un changement, d’une remise en question. Il est plus que jamais temps que ça bouge. Merci Adèle Haenel.

A lire absolument le magnifique article de Camille Nevers dans Libération

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