En adaptant le roman Ă©ponyme de Kurt Vonnegut, maĂ®tre de la contre-culture amĂ©ricaine, paru Ă  la fin des annĂ©es 60 en pleine guerre du Vietnam, George Roy Hill (Butch Cassidy et le Kid, L’arnaque) a rĂ©alisĂ© une sorte de merveille: Abattoir 5, sur un ancien soldat amĂ©ricain survivant des bombardements de Dresde en 1945, tĂ©moin d’une humanitĂ© Ă  la dĂ©rive, qui voyage entre un passĂ© lourd, un prĂ©sent aseptisĂ© et un futur nourri d’espoir.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Aujourd’hui, on pourrait considĂ©rer Abattoir 5 comme un prototype de film Ă  double voire Ă  triple sens comme en faisaient Paul Verhoeven et de John Carpenter dans les annĂ©es 80-90. Rien que le fait de choisir un personnage naĂŻf et Voltairien plongĂ© dans des chaos dĂ©lĂ©tères dĂ©note des intentions d’ironie parodique et d’humour caustique, dĂ©jĂ  prĂ©sentes dans le roman d’origine. Bill Pilgrim, le protagoniste de cette odyssĂ©e dont le patronyme signifie Pèlerin, possède le don de voyager dans diffĂ©rentes sphères temporelles: il se revoit soldat pendant la seconde guerre mondiale, prisonnier de guerre, vit son prĂ©sent au jour le jour et devient spĂ©cimen de l’espèce humaine enlevĂ© par des ĂŞtres qu’il ne voit pas sur une planète perdue dans l’espace, confortablement lovĂ© dans une bulle. L’action est censĂ©e se dĂ©rouler au prĂ©sent dans les annĂ©es 60: Bill est revenu de la guerre, mais vit aujourd’hui dĂ©connectĂ© du reste du monde avec sa femme qui se gargarise de ses rĂ©cits homĂ©riques et voue un culte aux apparences. Le papa inquiète dangereusement sa fille Barbara, son gendre Stanley et son fiston Robert, lui-mĂŞme de retour du Vietnam.

Inutile de chercher pendant des plombes les possibles parallĂ©lismes: Bill est bien le double fictif de Kurt Vonnegut, Ă©crivain que l’on a longtemps comparĂ© Ă  Mark Twain, qui a lui aussi Ă©tĂ© un soldat capturĂ© par les allemands. Il a lui aussi connu le funeste bombardement de Dresde, l’un des plus meurtriers de l’histoire avec Hiroshima et Nagasaki et Ă©tĂ© internĂ© dans un ancien abattoir oĂą il a vĂ©cu la destruction de la ville par les AlliĂ©s. Après avoir tutoyĂ© les enfers, Vonnegut, fan transi de Rabelais et de CĂ©line, ne pouvait plus prendre la vie au sens tragique. D’autant que les horreurs de l’existence, il connaĂ®t: sa sĹ“ur est morte des suites d’un cancer et sa mère s’est suicidĂ©e le jour de la fĂŞte des mères en 1944. Le film respecte les visions cauchemardesques de l’écrivain en reprenant les passages les plus crus (humiliations, exĂ©cutions etc.) et les situations les plus folles (le soldat amĂ©ricain qui prend Bill pour responsable de la perte de son meilleur ami) afin de dynamiter le terreau manichĂ©en. Le refus de sĂ©parer les bons vertueux des mĂ©chants salauds est reprĂ©sentatif de cette dĂ©termination Ă  sonder l’ambiguĂŻtĂ© en pĂ©riode trouble et Ă  rappeler que personne n’est bon ni mauvais (la scène oĂą le gĂ©nĂ©ral amĂ©ricain demande Ă  ses soldats de se joindre Ă  l’Allemagne Nazie pour combattre les communistes). C’est une philosophie de la vie, une manière de mieux l’accepter pour la supporter ou s’en dĂ©sensibiliser. On peut y voir une allĂ©gorie: le film Ă©gratigne le portrait trop souvent lisse de tonton Sam Ă©cartelĂ© entre son respect d’une image Ă©rigĂ©e en modèle de pensĂ©e, sa couardise bĂŞtasse et sa bestialitĂ© refoulĂ©e.

Comme pour fuir la rĂ©alitĂ©, Kurt Vonnegut, de la mĂŞme manière que Bill dont Abattoir 5 adopte le point de vue, a prĂ©fĂ©rĂ© poursuivre sa carrière d’écrivain en enchaĂ®nant des sĂ©ries de romans anarchisants qui tiraient Ă  boulets rouges sur la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine. Dans Abattoir 5, les personnages secondaires qui Ă©voluent autour de Bill (et de son clebs) ne sont pas des espoirs pour l’humanitĂ© : la femme, puritaine, engluĂ©e dans la superficialitĂ© des soirĂ©es mondaines, le fils sur le point de devenir de la chair Ă  canon, la fille aveuglĂ©e par son intĂ©rĂŞt Ă©goĂŻste. Mais ils forment tous malgrĂ© leurs dĂ©fauts une cellule protectrice et amoureuse. Leur caractĂ©risation s’apparenterait aux clichĂ©s s’il n’y avait pas des failles dĂ©chirantes : certains drames, qui font partie intĂ©grante de la vie de tous les jours, affectent plus que d’autres (la soudaine manifestation d’amour fou de la femme lorsqu’elle apprend l’accident de Bill et prend la voiture qu’il lui a offerte pour voler Ă  son secours). La misanthropie et le pessimisme sont ainsi Ă©lĂ©gamment contournĂ©s par des montĂ©es de tendresse pour mieux fantasmer Tralfamadore, havre utopique d’espoir et de paix, oĂą le personnage principal trouve enfin l’apaisement tant recherchĂ© en compagnie de la femme de ses rĂŞves (une actrice topless) sur laquelle il avait flashĂ© au drive-in. De toute Ă©vidence, Gilliam y a certainement piochĂ© quelques idĂ©es pour Brazil. En contrepoint, les scènes pendant la seconde guerre mondiale soulignent ce que la vie peut avoir de dĂ©sagrĂ©able. Rien n’est noir, ni rose : la vie se prend comme elle se donne. Mais il n’est pas interdit de rĂŞver d’une vie meilleure.

En terme de cinĂ©ma, l’ensemble tient prodigieusement la route sans jamais se perdre dans des mĂ©andres par trop hasardeux. Complètement synchrone avec le roman qui relatait les Ă©vĂ©nements de manière simultanĂ©e et ainsi expliquait les motivations du Candide, George Roy Hill châtie les conventions narratives, s’autorise toutes les folies au niveau du montage pour reflĂ©ter les flash et les projections mentales, tisse moult tranches de vie entre elles, s’attarde sur le chaos dĂ©lĂ©tère de la guerre en confĂ©rant une dimension poĂ©tico-absurde de bon aloi pour faire passer les choses les plus cruelles avec une douce lĂ©gèretĂ©, laisse planer l’ombre d’un pamphlet antimilitariste vocifĂ©rant et fait voyager son personnage jusque dans l’espace (la planète Tralfamadore sur laquelle il s’évade lorsqu’il regarde la lune). Les alĂ©as de la vie passent sur un personnage stoĂŻque douĂ© de prĂ©monitions (il avait captĂ© le crash en avion) qui reçoit les coups, endure courageusement et cherche l’humanitĂ© dans le regard de son chien. Il ne rĂ©agit pas aux Ă©vĂ©nements pour Ă©viter de devenir nostalgique et finir comme son collègue Edgar Ă  Dresde (l’anecdote glaçante du morceau de porcelaine, filmĂ©e dans la profondeur de champ). Il n’a plus aucune souffrance, il n’a plus envie de se poser de questions.

MalgrĂ© son titre presque agressif, Abattoir 5 – qui a autant de rapport avec un film d’horreur que Kafka avec l’acadĂ©misme – fait partie de ces films très ambitieux, plus cĂ©rĂ©braux qu’instinctifs, qui courent le grand risque de laisser une fâcheuse distance avec un spectateur dĂ©routĂ©. Effet inattendu tant la question qu’il pose sur la vie est, elle, Ă  la fois simple, complexe et universelle. Produit par Universal qui devait bien ĂŞtre embĂŞter pour dĂ©finir l’inclassable, ce film qui revĂŞt d’impressionnants abĂ®mes existentiels et politiques a reçu le prix du Jury au festival de Cannes en 1972.

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