Plutôt que de s’infliger le catastrophique Manhunt, on préférera se replonger dans A Toute Epreuve, dernier film de John Woo avant sa période américaine et sans doute le sommet de sa filmographie.

PAR ALEXIS ROUX

Un club de jazz, quelque part à Hong-Kong. Une main verse de la tequila dans un verre, puis la noie dans du tonic. La main saisit le verre et le claque sur la table, faisant mousser la mixture. Puis on dévoile le visage au bout de la main, celui de l’inspecteur Yuen, judicieusement surnommé «Tequila» (magnétique Chow-Yun Fat), qui s’enfile le verre d’une traite avant d’attaquer un solo de clarinette. On pourrait presque voir, dans cet enchaînement de plans à la dimension très rituelle, la préparation minutieuse du dernier verre d’un condamné à mort. Une image macabre qui contraste avec l’ambiance feutrée du club à laquelle succède bientôt une série de vues nocturnes de la ville, charmante et folklorique. Car il y a dans Hard Boiled deux mondes fondus en un seul: dans les coulisses de la pittoresque ville-carte postale se répand la violence sourde du crime organisé.

Tout comme The Killer, un autre très grand film de Woo, Hard Boiled s’articule autour d’une relation conflictuelle entre deux figures héroïques: un flic infiltré au sein d’un gang et qui rêve d’un ailleurs où apaiser son âme tourmentée (le génial Tony Leung) et l’inspecteur Yuen donc, figure très die-hard-esque depuis longtemps résigné à encaisser la brutalité quotidienne. Malgré leurs différences, ils devront faire front commun pour démanteler un dangereux réseau de trafic d’armes. Rendant compte de la complexité sociale et politique de son époque (l’île hongkongaise sera bientôt rétrocédée aux Chinois et la criminalité bat des records), le cinéaste donne à son récit des plus binaires – les «bons» contre les «méchants» – les contours d’une tragédie romanesque (on cite même Shakespeare au détour d’une scène). C’est tout le génie de John Woo que d’avoir toujours mêlé un romantisme exacerbé enclin au symbolisme (les nombreux plans sur lesanimaux, témoins silencieux de la folie humaine) avec l’amertume funeste du cinéma d’action traditionnel. Complètement mythifié par la mise en scène, Yuen est un mort en sursis, le bras armé d’une justice vengeresse propice aux bavures. Le plan final de la première fusillade est d’ailleurs sans équivoque : le visage du policier, couvert de farine, est soudain aspergé du sang d’un homme qu’il vient de tuer froidement. Ou quand la pureté originelle de la figure héroïque se voit entachée par le jaillissement d’une violence furieuse.

Cette furie omniprésente semble avoir touché jusqu’à John Woo lui-même, que l’on a rarement connu aussi exalté. Deux heures durant, le réalisateur du Syndicat du Crime redouble d’inventivité, dynamitant avec une aisance sidérante tous les codes inhérents au genre. Chaque scène d’action se fait le théâtre du ballet macabre des corps esquivant les balles, cernés par les flammes et la fumée de poudre. A ce titre, le célèbre climax en huis-clos dans l’hôpital (d’une durée dantesque de cinquante minutes) en constitue le point d’orgue. Soutenue par un plan-séquence inoubliable, monstrueux de complexité technique et preuve d’une indéniable virtuosité, la scène surpasse de loin toute concurrence, poussant l’immersion cinématographique à son paroxysme. Et pourtant, subsiste au milieu de tout ce tourbillon de sang, de bruit et de fureur une certaine poésie mélancolique. Ainsi, au détour d’une autre scène d’affrontement (dans un hangar cette fois-ci), Yuen et Alan se retrouvent face à face, se menaçant mutuellement de leurs armes. Ils sont dans le même camp, mais ne le savent pas encore. Le temps se suspend pour un instant et chacun semble alors, enbraquant l’autre, pointer l’arme sur lui-même. Faire surgir au milieu d’un déluge d’action frénétique une pareille émotion intime, c’est le pouvoir des grands films.

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