Au début des années 70, le cinéma asiatique est encore très peu diffusé en occident, en dehors du cinéma japonais et du cinéma indien qui ont connu une percée dès les années 1950. En 1971, le succès mondial de The Big Boss de Lo Wei créé l’événement et transforme son interprète principal, l’acteur sino-américain Bruce Lee, déjà aperçu dans quelques productions télévisuelles américaines (Le Frelon Vert, Batman), en véritable icône. Les films d’arts martiaux deviennent à la mode, et le cinéma chinois et hong-kongais commence à s’exporter en dehors de ses frontières, jusqu’au boom des années 80 et 90 avec la génération des cinéastes Tsui Hark, John Woo ou Ringo Lam (qui feront tous une mini-carrière à Hollywood), et surtout avec les superstars Jackie Chan et Jet Li. 

En 1971, est également sorti en salles à Hong Kong, A Touch of Zen de King Hu, qui sera malheureusement un échec commercial. Toutefois, le film connaîtra une seconde vie, en étant sélectionné 4 ans plus tard au Festival de Cannes 1975, grâce notamment au dénicheur de talents asiatiques, le regretté Pierre Rissient, qui avait déjà par le passé emmené à Cannes le réalisateur Sri-Lankais Lester James Peries. Le film repartira bredouille de la sélection officielle, malgré le Grand Prix technique décerné par la Commission supérieure technique de l’image et du son, mais sa présence en compétition aura fait date. Il s’agit du premier film du genre wu xia pian à être projeté au sein d’un grand festival de cinéma occidental. Or, l’histoire du wu xia pian n’a évidemment pas débuté avec A Touch of Zen, mais dès les années 20 en Chine, avant d’être interdit par le gouvernement communiste et exilé à Hong Kong où il connaîtra une renaissance dès les années 50. Ce genre, pendant chinois du chanbara, le «film de sabre japonais», est issu de la littérature classique et populaire chinoise. 

King Hu, ancien acteur de la Shaw Brothers, devient très vite l’un des réalisateurs phares du wu xia pian et connait un succès national avec L’Hirondelle d’or en 1966. Cependant, après un conflit avec la Shaw Brothers, studio tentaculaire à l’image des majors hollywoodiennes, il part s’installer en indépendant à Taïwan, et va y tourner ses meilleurs films, à commencer par Dragon Inn en 1967. Le succès de ce dernier lui permet de commencer la lente production de A Touch of Zen, qui s’étalera sur plusieurs années.

A Touch of Zen cristallise les ambitions formelles démontrées sur L’Hirondelle d’or et Dragon Inn, et dynamite leur ampleur narrative. Le film de 1971 est une consécration. Dépassant largement la durée de ses prédécesseurs (il dure 3h), A Touch of Zen est une fresque étonnante dans laquelle s’embranche différents récits. Le film accompagne dans ses premiers temps Gu Shengzai, jeune lettré vivant seul avec sa mère dans un village situé entre la Chine et la Mongolie. Il est difficile d’identifier le rôle de Gu (héros ? témoin ?), dont le récit s’efface au bout d’une heure derrière une intrigue de cour tournant autour du personnage de Yang Huizhen, fille d’un général assassiné par le Grand Eunuque Weï et recherchée par son espion Ouyang Nian. Au crépuscule du film, ce deuxième récit se révèle pourtant satellitaire d’un troisième énoncé, spirituel et philosophique, transformant A Touch of Zen en une fable bouddhiste.

Si le parcours de Gu Shengzai surprend, passant de lettré pauvre et peintre sur commande à fin stratège de guerre lorsqu’il vient en aide à Yang Huizhen, c’est bien cette dernière qui est la véritable héroïne du film, dont le titre original est Xia Nu, ce qui signifie «La guerrière chevaleresque». King Hu a souvent fait des femmes les personnages principaux de ses œuvres, détonnant alors de ses contemporains – notamment Chang Cheh, auteur des formidables Un seul bras les tua tous et La rage du tigre – et Yang Huizhen est certainement le plus beau d’entre eux. Avec son regard froid, expressif et rebelle, Hsu Feng incarne à la perfection ce personnage de jeune femme complexe, tiraillée entre son désir de vengeance, son amour pour Gu Shengzai et son rejet du monde profane entrainant son entrée au sein du monastère du Maître Hui Yan. Hsu Feng, révélée dans Dragon Inn, retrouvera de nouveau King Hu pour L’Auberge du printemps, Pirates et guerriers, Raining in the Mountain et Legend of the Mountain. Actrice emblématique du cinéma Hong-Kongais des années 70, elle mettra un terme à sa carrière en 1980 pour se consacrer à un rôle de productrice – elle produira notamment la palme d’or Adieu ma concubine de Chen Kaige – puis de restauratrice des films de King Hu dans les années 2010.

A Touch of Zen est un film d’une beauté absolue, tirant parti des paysages somptueux de Taïwan, et rappelant la peinture classique chinoise. Cependant, le film ne reste pas enfermé dans le cadre empesé de la fresque historique et se libère par une virtuosité du mélange des genres et des tons (il y a, en dehors des combats, du drame, de la comédie, du fantastique et de la sensualité), ainsi que par son art paradoxal et conceptuel de l’ellipse et de l’étirement du temps. Les combats, d’une extrême lenteur, sont magnifiquement chorégraphiés et découpés. Tous ces éléments font d’A Touch of Zen le wu xia pian ultime de l’âge d’or du genre. Un film plutôt en dehors du temps qu’en avance sur son temps, qui inspirera la nouvelle vague du wu xia pian emmenée par le classicisme de Zhang Yimou (Hero, Le secret des poignards volants) et Ang Lee (Tigre et Dragon), et le post-modernisme de Tsui Hark (Zu, The Blade, Seven Swords, Detective Dee) et Hou Hsiao-Hsien (The Assassin).

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