Lucio Fulci, Dario Argento, Russ Meyer, Sejin Suzuki, Mario Bava, Alejandro Jodorowsky…on ne compte plus les réalisateurs cultes qui avaient fait sensation en leur temps avant d’être toisés par un certain milieu, victimes de cette distinction avec un cinéma soi-disant plus noble. La réhabilitation, plus ou moins en douceur, a été assurée depuis. Mais quand est-il, parmi les oubliés, du cas de Jose Mojica Marins, le roi du cinéma d’horreur brésilien?

PAR JEREMIE MARCHETTI

Tout de suite moins prestigieuse que l’apparition du cinéma Novo, l’entrée fracassante de ce prodigue lugubre n’a rien perdu de sa force transgressive, à peine échaudée par toute crainte de censure alors, que pendant ce temps, le code Hays aux States vacillait lentement. Accro à la caméra dès son plus jeune âge, Jose Mojica Marins débute par des films commerciaux qui multiplient les déboires improbables (actrice mourant noyée ou comédien amputé, accusation de blasphème ou pseudo-malédiction), entretenant déjà une légende carnassière. Durant une nuit de fièvre, il se voit entraîné en enfer par un personnage démoniaque: il suffira à l’acteur/réalisateur d’endosser le costume de sa propre nemesis, son personnage fétiche avec il entamera une longue et incroyable fusion, le fameux Zé do Caixao (ou Coffin Joe). Chapeau haut de forme, barbe noire, cape virevoltante et ongles longs (que Mojica Marins cessera de couper tant par soucis de réalisme que de mimétisme), quelque part entre le magicien maléfique et le Zaroff latino, déjà une sorte d’anachronisme dans un cinéma de genre en pleine mutation. D’un apparat digne du cirque, référence qu’il revendique d’ailleurs à 100 %, Mojica Marins fait de sa catharsis un être sentencieux et cruel, à mi-chemin entre un méchant de James Bond, Maldoror et le Marquis de Sade. Il souhaite alors en raconter ses aventures sur de nombreux chapitres, ce qu’il fera au détour d’une trilogie émaillée d’autres titres déviants où Zé joue les maîtres de cérémonies.

A Minuit je posséderai ton âme ouvre alors les festivités: croque-mort rejetant Dieu et assumant ouvertement ses penchants violents, Zé dévore goulûment de la viande les Vendredi Saint face aux processions religieuses, écorche les malandrins et protège les enfants. Son ambition délirante est en effet de trouver la femme parfaite dans l’espoir de lui donner une lignée qui pourra perpétrer ses méfaits et lui assurer une forme d’immortalité. Projet qui trouvera son aboutissement dans un second film encore plus délirant. En l’état, cette première aventure ne recule déjà devant rien, laissant son anti-héros se battre, tuer et violer comme bon lui semble, avant d’être rattraper très moralement par une vengeance d’outre-tombe. Vent hurlant, sorcière grimaçante, cimetière biscornu et orage de carton-pâte: l’introduction décape les oreilles et crache dans les yeux des spectateurs non avertis, allant jusqu’à annoncer les horreurs à venir par un générique tonitruant conçu comme une sorte de teaser décadent. Tout est bricolé (la pellicule grattée pour simuler une présence maléfique ou l’image virant au négatif pour faire apparaître un cortège de spectres), tout est faux (ou presque, comme cette mygale qui monte qui monte), mais rien n’est risible: l’œuvre de Mojica Marins exhale une odeur de mort redoutable, flirte ouvertement avec le gore (cadavres en putréfaction ou énucléations du bout des ongles) et fait preuve d’une brutalité toujours glaçante (l’agression sexuelle de la pauvre Terezinha pique encore). Derrière des accords Buñuelien où l’on retrouve le même mélange de déraison, de crudité et de surréalisme, la tornade dans laquelle nous entraîne Mojica Marins annonce déjà toute la folie du cinéma d’exploitation des années 70.

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