Trente-cinquième film de l’indétrônable Sidney Lumet, A Bout de Course est sans conteste l’une de ses œuvres les plus sobrement dévastatrices, dans laquelle l’étoile filante River Phoenix brille comme jamais.

Librement inspiré de l’histoire vraie de Bill Ayers et Bernardine Dohrn, membres des Weathermen (un groupuscule activiste d’extrême-gauche dont le nom paraît emprunté à un quartet de rythm & blues), le film raconte l’incessant périple d’Arthur et Annie Pope (Judd Hirsh et Christine Lahti, bouleversants). un couple en apparence sans histoires mais en réalité coupable d’un attentat à la bombe visant une usine de napalm dans les années 70. Parce que l’explosion a laissé le gardien de l’usine, dont ils ignoraient la présence, aveugle et défiguré, les voilà désormais poursuivi par le FBI, forcés de voyager de ville en ville, transformant leurs identités au gré de leurs étapes et trimballant avec eux leurs enfants, Danny et Harry (River Phoenix et Jonas Abry). Si le plus jeune ne semble guère s’en soucier, Danny, en pleine adolescence, se découvre soudain un rêve : celui de devenir pianiste et d’étudier dans une prestigieuse faculté new-yorkaise. Une pulsion émancipatrice qui le gagne de plus en plus et menace bientôt l’équilibre de la cellule familiale.

Une ligne blanche discontinue qui traverse une route avant de s’évanouir dans la nuit, c’est sur cette image dépouillée que s’ouvre le film – une image séminale à plus d’un titre. C’est la métaphore d’une histoire marquée par la répétition du même schéma (fuir une ville pour se terrer dans une autre et y recréer un semblant de quotidien que l’on sait devoir un jour abandonner de nouveau) autant qu’un constat fataliste et glaçant : il n’y a rien au bout de la route, si ce n’est le néant le plus complet. Reprenant à son compte les ingrédients premiers du road-movie, le film renverse le genre pour en délivrer son pendant mélodramatique, comme d’autres films le firent à la même époque (cf. le formidable Hitcher, qui faisait des grands espaces de l’Ouest le berceau d’une horreur sadique et débridée). Dans une économie de moyens perpétuelle, Lumet dessine quant à lui le portrait pathétique d’une famille rejouant en son sein les mécaniques de groupe qui les animaient autrefois, gardant vissés au cœur des convictions qui se résument, sous l’Amérique de Reagan, à de simples doctrines vidées de leur sens: chez les Pope, on ne mange pas de viande et on ne jure que par le rock’n’roll. Des idéaux qui rappellent la parenthèse enchantée du Nouvel Hollywood, période qui vit Lumet accoucher de certains de ses chefs-d’oeuvre (Serpico, Un Après-Midi de Chien, Network) et dont le souvenir nostalgique hante tout le film.

Pour Danny, la sédentarité devient dès lors non plus ce confort matérialiste que la génération précédente fustigeait mais l’opportunité d’inventer son propre récit, notamment via la romance qui l’unit à Lorna (Martha Plimpton), la fille de son professeur de musique. Chacune de leurs retrouvailles constitue autant de moments suspendus, hors du temps, simples petits bouts de vie adolescente que l’on dirait sortis d’un conte. La jeunesse qui se débat devant la caméra de Lumet est dramatiquement coincée entre deux feux, et chacun des deux ados se fait l’incarnation du désir profond de l’autre. Lorna fantasme l’utopie libertaire rêvée par les jeunes des seventies pour fuir son ordinaire petit-bourgeois (cf. les posters qui ornent les murs de sa chambre et son attitude de rebelle facétieuse) tandis que Danny ne connaît que trop bien la désillusion post-Flower Power et aspire à la tranquillité. Un mal-être contenu, refoulé, qui surnage dans les yeux bleus de son formidable interprète. Incapable de choisir entre les siens et celle qui pourrait être la sienne, Danny se laissera lentement dériver jusqu’au déchirement final, contrechamp rudimentaire et bouleversant, peut-être l’une des plus belles fins de l’histoire du cinéma. Sidney Lumet fait partie de ces cinéastes tellement bons qu’ils pourraient presque nous agacer, faisant or tout ce qu’il touche de leurs doigts.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici