Nous l’avons fait. Traquant la faille au sein d’un emploi du temps ultra-chargé, pris dans l’étau des commissions d’aides et des préparatifs festivaliers, nous avons réussi à converser longuement avec Charles Tesson, saint patron de la Semaine de la Critique depuis une quasi-décennie. Un bilan, fait calmement, pour célébrer le 60ème anniversaire de la manifestation, manifestation qui nous permet chaque année de découvrir des films mais aussi de goûter la plus grande variété de Nespresso du continent! Avant de passer le témoin à notre Ava nationale, Charles Tesson s’est confié au Chaos pour évoquer son ultime édition aux manettes d’une Semaine qui cultive aussi bien le haut de l’affiche (on y découvre les cinéastes qui feront le Cannes de demain) qu’une certaine sobriété à l’écart du Palais (un petit espace Miramar où l’on imagine mal un speaker maltraiter son micro pour annoncer qu’Afida Turner vient de rentrer dans la salle). Outre ce quotidien de sélectionneur qu’on connaît en fait bien mal, il y sera question du magistère de Serge Daney en matière de petites phrases, du travail effectué cette année avec Thierry Frémaux et Paolo Moretti, de sempiternelles questions sur le cinéma de genre, de jeunes critiques de 20 ans déjà désabusés, de cours à Paris III, de l’importance des festivals pour la bonne santé du duo ripaille/bamboche, des Cahiers époque Assayas, de reconversions pas toujours heureuses, de comment It Follows a mangé la place d’un film français en compétition, et de l’humour toujours à propos de Louis Garrel. Le menu est, vous le verrez, copieux, et il ne cherche pas à respecter une quelconque chronologie linéaire. Notre seul regret? Avoir eu le nez dans nos fiches et ne pas avoir pensé à demander à ce fin ciseleur de la métaphore footballistique son pronostic pour l’Euro… Partie remise, dans un maillot tout autre, lors du prochain Mondial?

INTERVIEW: GAUTIER ROOS / PHOTO: AURELIE LAMACHERE

Commençons par une question générale. En 2011, Jean-Christophe Berjon, votre prédécesseur, vous confie avec enthousiasme au moment de vous passer le témoin: “Tu vas prendre beaucoup de plaisir, ça va être super“. C’était comment ces 10 années à la tête de la Semaine, Charles?
Charles Tesson: Je n’avais pas prévu de rester aussi longtemps. Les statuts, pour le mandat de délégué général, fixaient à l’époque une durée maximale de 6 ans. Cela a été prolongé jusqu’à 9 ans, ce qui me laissait la possibilité de terminer en 2019 pour la 59e édition mais le Conseil d’Administration du Syndicat de la Critique a accordé une dérogation exceptionnelle d’un an pour que je puisse quitter mes fonctions à l’issue de la 60e anniversaire. C’était plus cohérent que je parte sur cette date événement, avant de passer le relais, comme Jean-Christophe Berjon l’avait fait avec la 50e édition qui était très réussie. Ça veut dire que oui, vu que j’ai fait la durée maximale autorisée, ça m’a plu, je me suis éclaté, j’ai adoré faire cela. Même si la charge de travail est énorme, c’est réellement passionnant. J’avais déjà eu l’opportunité de voyager quand j’étais aux Cahiers du cinéma (les festivals, les voyages à Hong Kong, en Chine, au Caire, etc), d’aller à la rencontre de territoires où le cinéma se fait, d’aller voir sur place mais là, ça s’est accentué. C’est devenu une nécessité et cela m’a passionné. Et en plus, avoir une vision d’ensemble de la production du jeune cinéma mondial, avoir cette carte en tête, voir comment elle évolue, sur le plan des sujets et de la mise en scène, c’est très enrichissant. Voir beaucoup de films pour chaque édition (on en reçoit environ 1 000 pour le comité de sélection, j’en vois environ 350 films par an pour la Semaine) permet de voir d’année en année comment les choses bougent. Là où ça stagne (un peu toujours les mêmes films), là où de nouvelles générations arrivent en apportant autre chose, sans reproduire le cinéma local déjà existant. On va là où le cinéma se fait, on rencontre des gens. Outre la partie sélection (voir les films avec le comité, construire la programmation), j’ai aimé la partie prospection, nouvelle pour moi. Sentir les territoires où c’est en train de frémir, selon les courts métrages, les projets de films en cours, et se dire que dans peu de temps, quand les films seront là, cela va se savoir. C’est passionnant et aussi très encourageant pour l’avenir du cinéma de pouvoir se dire que “Tiens, en ce moment en Birmanie (Myanmar), il y a des jeunes cinéastes qui vont faire parler d’eux, même si le coup d’état militaire risque de tragiquement compliquer les choses. En Malaisie, il y en a qui vont émerger dans un, deux ou trois ans, pareil en Indonésie…” Le fait de présider depuis 2016 la commission d’Aide aux Cinémas du Monde, mise en place par le CNC et l’Institut Français, a encore accentué cet attrait-là.

Plus concrètement, sur le travail proprement dit de délégué général, je dirais qu’il a fallu un moment d’adaptation. Venir de la critique, c’est non seulement une bonne chose, mais c’est la raison d’être de la Semaine de la Critique. Avoir une bonne connaissance du cinéma mondial, une solide culture cinématographique, avoir vu beaucoup de films, ça aide. On peut se dire à propos d’un film: “Même si c’est bien, c’est un peu du déjà vu, cela conforte un cinéma déjà identifié, cela le prolonge, sans lui retirer sa qualité” et à l’inverse, “ça trace de nouvelles voies”. Plus on a d’éléments de référence, mieux c’est. Mais la bascule vers la fonction de délégué général n’a pas été aussi évidente à vrai dire. Cela ne se fait pas automatiquement, cela s’apprend sur le terrain. J’ai appris progressivement avec le comité de sélection à construire une programmation, faire des choix. La composition du comité de sélection est importante: différentes générations, différents territoires de cinéma pour chacun, sur un plan esthétique, avec des points de convergence et de divergence aussi. L’important étant que chacun fasse entendre son point de vue tout en ayant une capacité d’écoute et que la complémentarité fonctionne, dans un bon esprit. De sorte aussi que différents territoires de cinéma, sur le plan esthétique aussi, puissent coexister dans la sélection. On n’est pas là pour décliner une idée du cinéma et enfoncer le même clou avec plusieurs films mais pour faire ressortir le meilleur dans la variété des possibles. Il faut savoir accueillir ces différentes manières de faire du cinéma et avoir envie de les valoriser.

On n’est pas là pour décliner une idée du cinéma et enfoncer le même clou avec plusieurs films mais pour faire ressortir le meilleur dans la variété des possibles.

Avec le recul, le plus important pour le délégué général c’est de bien comprendre ce qu’est la Semaine de la Critique, la façon dont les autres la voient (les cinéastes, les producteurs, les distributeurs internationaux, les vendeurs, la critique aussi) et la façon dont vous, avec le comité de sélection et l’équipe de la Semaine, vous avez envie de la voir et de travailler à cela. De définir son rôle, ce pour quoi elle est là, dans le dialogue entre ce que les autres en attendent (ceux qui vous soumettent et vous confient leurs films) et là où vous avez envie de l’amener. La programmation est ce pont, même s’il y a toujours un peu de jeu et de décalage entre la façon dont les autres vous voient et la façon dont vous avez envie de voir la Semaine. Décalage nécessaire qui est la condition pour avancer, faire bouger les lignes. Et pour éviter la routine, la lassitude, le trop prévisible. Lorsque cela devient clair pour vous et pour les autres, les choses se font plus facilement et les films s’imposent presque d’eux-mêmes. La Semaine de la Critique sélectionne peu de films: 10 films courts en compétition, 7 longs métrages, 1 film d’ouverture et de clôture et 2 séances spéciales. On ne fonctionne pas par cases: le film d’animation de l’année, le doc de l’année, le film de genre, fantastique, comédie, etc. Il y a des années sans, d’autres avec. Ce sont les films qui s’imposent et l’essentiel est de leur trouver une bonne place.

C’est un peu la logique du coup de cœur qui prévaut, plutôt que l’outil de vote démocratique…
Oui, et surtout, ce qui est important dans le dialogue avec le comité de sélection, c’est de faire comprendre ce qu’on attend de la Semaine, de définir notre rôle par rapport aux films qu’on voit, et ce qu’on a envie de mettre en avant, etc. C’est une belle responsabilité, c’est génial. Mais c’est aussi une responsabilité qui est à risque. L’exemple du film coup de cœur, c’est Séjour dans les Monts Fuchun (2019), premier film d’un cinéaste chinois que nous ne connaissions pas, qui fait presque trois heures, présenté par sa productrice mais qui n’a ni vendeur ni distributeur au moment où nous décidons de le sélectionner, même si cela se fera très vite ensuite. Il n’est pas dans nos radars, le projet n’est pas passé dans des lieux où les films sont en général identifiés depuis trois-quatre ans, mais ce qui est évident, c’est que le film est génial et qu’il faut lui trouver une place (ce sera la clôture). On s’engage sans couverture ni garantie, prise de risque énorme et quand cela marche, que du bonheur. Je pars un peu dans tous les sens…

C’est très bien, c’est comme ça qu’on mène nos entretiens en général!
On a un beau rôle. C’est une belle responsabilité, outre de prendre la température du cinéma mondial. Et puis, ça demande d’y croire, quoi! De croire au cinéma. Quand je vois des gens qui font ce métier et qui me disent que le cinéma «c’était mieux avant», qu’ils changent de métier alors, qu’ils travaillent dans avec et pour l’avant! Quand je vois des critiques, jeunes en plus, qui sont déjà cyniques, désabusés, qui se croient toujours plus malins que les films, qu’ils voient toujours venir de haut, s’estimant toujours plus intelligents qu’eux, en mode tu ne vas pas m’avoir, toi, cela a tendance à mettre hors-de-moi. J’adore être cueilli, saisi, transporté par un film. C’est une joie immense, un bonheur incroyable. Les émotions de la vie, rien de plus fort, bien sûr. Mais les émotions de cinéma, je ne pourrais pas vivre sans. Cela ne veut pas dire pour autant que je suis «cueillable» facilement car j’attends beaucoup du cinéma. Il y a des films qui demandent beaucoup au spectateur et qui ne donnent pas grand-chose. J’ai appris à m’en méfier à l’usage ou à l’usure. Il y des films qui répondent surtout à l’envie d’occuper un territoire de cinéma, de frapper à sa porte et d’attendre qu’on le lui dise en mode “tu es des nôtres, tu as fait ton film comme les autres”. On sent moins le besoin du film en soi que l’envie, par le film, de revendiquer haut et fort un territoire de cinéma même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur. On voit beaucoup de films comme cela, moins préoccupés par le film que par la place qu’ils veulent avoir au sein du cinéma, comme une reconnaissance territoriale, étant donné qu’il y a des festivals qui se font une fierté de revendiquer de manière exclusive un territoire de cinéma spécifique. L’essentiel au final est la curiosité, l’envie, savoir accueillir tout film, lui donner sa chance quitte à ce qu’elle soit écornée en cours de route.

Et pour avoir l’énergie pour continuer à faire cela, il faut croire au cinéma et en ses capacités renouvelées. Des cinéastes font des courts-métrages, ils ont envie de faire le long et il y a tout un travail artisanal qui se met en place au niveau de la production, en termes d’accompagnement, pour mener tout cela à bien. Ce travail est capital, et il est important d’en préserver le tissu. On voit beaucoup de premiers films chaque année mais on les attend aussi. Dès qu’on repère un projet, on prend des nouvelles, on veut savoir où le film en est, à quel moment ou quelle année on pourra les voir. On s’informe du tournage. Certains se font vite, d’autres, identifiés depuis des années, mettent du temps à se monter en termes de production. Travail de jardinier, à attendre que les films sortent de terre. On n’établit pas une sélection uniquement pour être jugé par ses pairs, même si la critique joue un relais essentiel dans le travail qu’on fait. Quand on est critique, aux Cahiers ou ailleurs, on aime parler d’un film, on essaie de comprendre pourquoi on l’aime, on tente de convaincre un lecteur ou on essaie par l’écriture de réfléchir ses intuitions, ses émotions. Mais on peut aussi avoir la tentation d’avoir… comment dire… des idées sur les films, des grandes idées : “c’est un grand film sur…”. C’est séduisant, ça peut flatter l’ego et ça peut même servir le film. Mais le rapport qu’on a avec le film en tant que sélectionneur est différent, bien plus concret, même si le regard critique est toujours là. Lorsque je vois un film pour la Semaine et que j’appelle le producteur pour lui faire part de mon enthousiasme et en argumentant cela, c’est un moment essentiel car nous sommes pour lui son premier spectateur, son premier retour sur un film qu’il porte depuis plusieurs années. Il est très important pour lui de voir que le film a été vu et compris par rapport à ce que le cinéaste voulait faire. En même temps, le producteur vous pose des questions : “le moment où les filles décident de faire telle chose, t’en penses quoi de cette scène ?” Bref, il faut dialoguer à partir d’une mémoire concrète du film, avec un point de vue sur cela, et la façon dont il a été perçu, ressenti. C’est différent, on vit le film dans une expérience sensible temporelle. Ça rejoint ce que disait Satyajit Ray du cinéma en relation avec la musique : “un film, c’est une architecture dans le temps”. On s’interroge sur l’ouverture d’un film, la durée, à quel moment le sujet est posé, comment il est amené, traité, la bonne fin ou les films qui ne savent pas finir et multiplient les fausses fins, le ventre-mou à durée variable, est-ce que le film respire bien compte tenu de sa durée? Je suis devenu plus sensible au rythme – le film est-il lent ou en surrégime? – et surtout, plus rare dans un film, aux variations de rythme. Il faut vraiment partir de la façon dont on a vécu un film, garder en mémoire cette expérience. Car dans une sélection, il y a la variété des sujets, des styles, des choix esthétiques, mais aussi, très important dans une programmation, une variété de rythmes selon les films. Quand on compose une sélection, il faut penser au rythme des films et la façon dont chacun, à sa manière, construit une relation au temps.

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