26 GÉRARDMER, 26 GRANDS PRIX

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C’est quoi Gérardmer? De l’horreur en bobine, du Grand Hôtel en furie, du Grizzly, du Licence IV et du Julie Piétri diffusés à la radio dans le centre-ville, des festivaliers qui glissent et mangent des Esquimaux. Et surtout 25 Grand Prix que le chaos a passés au crible rien que pour vous! Des Grand Prix mérités ou pas? On a posé la question à des experts fantastiques. Vivement l’édition 2019 qui se déroulera du 30 janvier au 3 février!

1994: La Mariée aux cheveux blancs

Gérard Delorme: Un grand choc esthétique à sa sortie, révélation d’un grand styliste, renforcé par la présence de Leslie Cheung et Brigitte Lin. Malheureusement, Ronny Yu n’a jamais transformé l’essai, et s’est un peu égaré à Hollywood.

Alex Masson: Il n’y avait pas vraiment photo pour le palmarès de cette première édition: trois films surplombaient une compétition mollassonne (L’attaque de la femme de 50 pieds, Le bazar de l’épouvante, Le tueur du futur… et on en passe): L’écureuil rouge – dont on se demandait bien ce qu’il venait foutre dans un festival de cinéma fantastique…-, Cronos, le premier Guillermo Del Toro et cette Mariée aux cheveux blancs. La Hong-Kong mania des années 90 aura sans doute aidé à célébrer cette sympathique relecture Wu Xia Pian de Roméo et Juliette. Au détriment de Cronos, donc…

1995 Créatures célestes

Gérard Delorme: Habitué d’Avoriaz, Peter Jackson était plutôt réputé à l’époque pour ses excès gore et rigolos, mais là, il a surpris tout le monde en racontant une histoire vraie avec une puissance poétique insoupçonnée.

Alex Masson: Rien à redire sur l’épatant film qui sortit Peter Jackson du giron des fans de cinéma gore bricolé si ce n’est (mais ce sera souvent le cas à Gérardmer) sa légitimité dans un festival de cinéma fantastique. Évidemment le film qui aurait mérité ce grand prix était L’antre de la folie, le dernier chef-d’œuvre en date de John Carpenter. Mais comme il était président du jury, une place en compétition aurait été pour le moins délicate…

1996 Le Jour de la bĂŞte

Gérard Delorme: Comme chez Buñuel, l’érudition catholique est mise au service d’un script paradoxal et réjouissant où un prêtre est amené à pécher le plus possible pour sauver le monde, avec l’aide d’un métalleux et d’un occultiste. Splendide!

Dolly Wood: Si la perspective d’un prêtre qui essaye de faire un rituel satanique aidé d’un metalleux et de pain de mie en tranche ne vous séduit pas, je ne sais pas ce qui peut encore avoir de saveur à vos yeux dans la vie.

Alex Masson: Autant dire (vu qu’Accion Mutante était passé quasi-inaperçu en France) que c’est à Gérardmer que le public français a fait connaissance avec le cinéma impoli – c’est une qualité – d’Alex De La Iglesia. On remerciera les sélectionneurs de l’époque de n’avoir pris aucun film en compétition avec l’ idée de cinéma fantastique généreux, festif de l’espagnol – pouvant lui faire de l’ombre.

1997 Scream

Gérard Delorme: Surfant cyniquement sur la vague postmoderne, ce film opportuniste et détestable a étouffé le genre sous un torrent de bavardages, d’autodérision et d’ironie stérile. Wes Craven n’a jamais rien fait de bien après.

Alex Masson: Si Scream restera une date dans le cinéma fantastique, c’est surtout en ouvrant une ère rigolarde du méta, de la connivence avec des spectateurs connaissant parfaitement ses codes. Un an après son Freddy sort de la nuit, autrement plus perturbant sur le même sujet, Wes Craven rend les armes de la transgression avec un slasher aiguisé au cynisme… La même année,au même endroit Dario Argento interrogeait plus subtilement les vertiges de l’art avec Le syndrome de Stendhal. Tandis que Mamoru Oshii en scrutait d’autres avec Ghost in the shell.

1998 Le Loup-garou de Paris

Alex Masson: Le jury avait dû abuser des flamkuches flambées au Bluet des Vosges pour décider que cet absolu nanar méritait un grand prix. Ou alors avait séché les séances de Gattaca, voire du méconnu Ugly… Cela dit, le public (soudoyé à coup d’esquimaux du sponsor à l’entrée des projections?) avait lui aussi donné son prix à la pathétique «suite» au Loup-garou de Londres…

1999 Cube

Gérard Delorme: Un exemple parfait d’intrigue inspirée par l’économie, à moins que ce ne soit l’inverse.

Alex Masson:Triomphe mérité (trois prix) pour la série B claustro-ludique de Vincenzo Natali Mais c’est sur l’absence au palmarès de Ni dieux, ni démons, la très belle évocation de James Whale, qu’on aura versé une larme. Voire plusieurs sur le film en soi.

2000 Hypnose

Gérard Delorme: Richard Matheson + David Koepp + Kevin Bacon, ça ne peut pas faire de mal.

Alex Masson: Pas déplaisante, la relecture du film de fantômes par David Koepp, même si elle affichait d’emblée que le gars est (et est resté) bien meilleur scénariste que réalisateur. Hypnose était déjà oublié et logiquement occulté par le reste du palmarès, portant aux nues la nouvelle vague du cinéma fantastique espagnol en récompensant l’incroyable La secte sans nom de quatre prix.

2001 Thomas est amoureux

Gérard Delorme: Dépassée avant même d’avoir été énoncée, cette fiction naïve sur l’amour dématérialisé est probablement le grand prix le plus absurde de l’histoire du festival.

Alex Masson: 2001 n’aura pas été l’odyssée de l’espace pour la compétition de Gérardmer mais celle de la nullité. On saluera cependant l’unisson parfaite d’une sélection médiocre d’un bout à l’autre. Et la perspicacité d’un jury ayant débusqué son pire film.

2002 Fausto 5.0

Alex Masson: Une édition placée sous le signe de l’apocalypse portée par une compétition illustrant idéalement le thème, la plupart des films signifiant de près ou de loin une fin du monde ou un effondrement moral (Donnie Darko, L’échine du diable, Emprise, Jeepers Creepers ou Uzumaki). Fausto 5.0 et son Espagne au bord de la décadence aurait pu être un bon prix, si le film ne confondait pas démesure et totale roue libre.

2003 Dark Water

Gérard Delorme: Un sommet de la nouvelle vague de l’horreur japonaise, par l’excellent Hideo Nakata qui venait de réaliser Sadistic and masochistic, en hommage à son mentor Masaru Konuma.

Alex Masson: Après avoir tourné autour du pot les années précédentes, Gérardmer déclare clairement sa flamme au cinéma d’horreur asiatique (Ju-On, The eye et Dark Water). Le mélo spectral de Nakata était imbattable mais le sursaut inattendu d’un cinéma fantastique français (Maléfique, Dead end) lorgnant sur les meilleurs épisodes de Twilight Zone aura sauvé les meubles.

2004 Deux SĹ“urs

Gérard Delorme: Trop malin pour être honnête, le virtuose Kim Jee Woon a embrouillé le jury comme il fallait pour emporter le prix avec cette très stylée histoire de folles.

Alex Masson: Le tropisme asiatique (dix films toutes sections confondues) se confirme… Avec le recul, il n’est pas certain que le cinéma de Kim Jee-Woon soit soluble dans le psychanalytique, assez épais dans Deux Soeurs… En revanche celui de Takashi Miike l’est dans le franc délire. Les projections de The happiness of Katakurisrestant parmi les plus jouissives du festival.

2005 Trouble

Alex Masson: Le titre du (piteux) gagnant allait bien mieux au seul film surnageant d’une mélasse : Calvaire. Celui du film de Fabrice du Welz étant un bon résumé de cette compétition. Heureusement rattrapée par une sélection hors-compétition empilant les trouvailles audacieuses (Capitaine Sky et le monde de demain, Le fil de la vie) et les sommets (Bubba Ho-Tep et Save the green planet).

2006 Isolation

Gérard Delorme: Bonne histoire de contamination agricole. Quand le bovin est tiré…

Alex Masson: Une compétition encore en convalescence mais sur le chemin de la rémission, aidé par les béquilles du beau Fragile de Balaguero ou du croustillant Nouvelle cuisine. On est même gré au jury de ne pas être tombé dans le panneau du torture-porn concon d’Hostel, lui préférant l’irruption d’une horreur cronenbergienne en milieu rural dans le réussi Isolation.

2007 Norway of Life

Gérard Delorme: Certes, le film est une satire du style de vie Ikea, mais ce qu’il propose comme alternative est assez ambigu et pas vraiment enviable.

Alex Masson: Gérardmer 2007 aurait du être l’année de la confirmation du talent de deux cinéastes ayant signé d’exceptionnels courts-métrages. Las, Sisters et Abandonnée, les deux premiers longs de Douglas Buck et Nacho Cerda ne tiennent pas leurs promesses. Comme on n’en attendait pas de Norway of life, ce très plaisant outsider venu du froid, a beau ne pas sortir du périmètre du périmètre de la Twilight Zone, il avait un boulevard devant lui pour décrocher la timbale.

2008 L’Orphelinat

Gérard Delorme: Revendiquant l’influence de Spielberg et soutenu par Guillermo del Toro, Bayona réalise un premier film appliqué mais superbement stimulant et prometteur.

Alex Masson: Adieu l’Asie, (re)bonjour l’Espagne. Jaume Balaguero, résident permanent (et son compère Paco Plaza) renvoie les zozos de Blair Witch Project dans le bac à sable avec Rec, seul Found footage movie qui fasse vraiment flipper mais c’est Juan Antonio Bayona qui vient honorer l’héritage gothique du cinéma fantastique ibérique, avec un Orphelinat dont aurait été fier Narcisso Ibanez Serrador, le réalisateur du séminal La residencia.

2009 Morse

Gérard Delorme: Personne n’attendait cette histoire de vampires venus du surgelé. La meilleure surprise tardive de la décennie 00.

Alex Masson: A ce jour, le seul grand prix de Gérardmer qui puisse se targuer d’être un immense film. Le comité de sélection, toujours aussi facétieux aura tenté de faire croire à un mouvement nordique (deux autres films venus du froid présentés en compétition) : Sauna et Manhunt, gentillette escorte de Morse n’auront pas fait illusion longtemps…

Dolly Wood : Morse brouille les pistes d’un mythe qu’on a déjà drainé de son sang froid sous toutes les formes possibles, en nous laissant des indices dans une neige immaculée et implacable. Étonnant et vampirisant.

2010 The Door

Alex Masson: Sans Mads Mikkelsen, The door serait anecdotique. Rien ne l’est dans Moon (prix du jury et de la critique) l’étonnant premier film de Duncan Jones, démutlipliant Sam Rockwell pour que tout le monde sache quel fantastique acteur il est…

2011 Bedevilled

Gérard Delorme: Amplifiées par l’insularité, des années de frustrations et de mauvais traitements finissent par provoquer le proverbial effet cocotte minute, libérant une violence aussi brutale que soudaine. Un choc inoubliable.

Alex Masson: Où l’on reviendra sur une des étranges persistances de Gérardmer : vouloir faire entrer dans la définition du cinéma fantastique des œuvres hors de son champ d’action. Cela n’enlève rien aux qualités de Bedevilled. Quoique quitte à célébrer cet écart, I saw the devil, le terrifiant portrait du Mal par Kim Jee-Woon aurait été plus approprié. Dommage pour la révélation de cette édition, l’aussi déconneur qu’inventif The troll hunter.

2012 Babycall

Gérard Delorme: Il fallait que le reste de la sélection soit particulièrement faible pour primer ce pensum domestique terne et lugubre.

Alex Masson: Le twist de Babycall se voit venir de loin, mais la réalisation de Pal Sletaune et l’interprétation de Noomi Rapace font le job. Le reste de la compétition? Quel reste?

2013 Mama

Gérard Delorme: Les gens du marketing ont pris beaucoup trop de décisions tout au long de la production et le film en souffre, mais le réal a quand même réussi quelques séquences réellement effrayantes.

Alex Masson: Une année qui restera dans les mémoires par la prestation d’un Christophe Lambert, président du jury qui lâchera en préambule de la remise des prix que les sélectionneurs ne s’étaient vraiment pas foulés. On ne sera pas aussi sévère que l’interprète de Vercingétorix (la joyeuse vigueur de You’re next où les expérimentations de Berberian Sound Studio ne sont pas négligeables, tandis que The Bay, inattendu de la part de Barry Levinson redonnait du souffle à cette hérésie qu’est le found footage). Dans ce contexte, même si pétri de maladresses de débutant et pas à la hauteur de ses prédécesseurs espagnols, le beau fantôme mélancolique de Mama est un honorable vainqueur.

2014 Miss Zombie

Alex Masson: La remarque de Christophe Lambert n’aura pas été entendue: à l’exception de The Babadook la compétition de 2014 est particulièrement terne. Jusqu’au noir et blanc ou au propos fumeux (fumiste?) de Miss zombie, allégorie plan-plan de la lutte des classes…

2015 It Follows

Gérard Delorme: Dans le registre de la terreur née du malaise adolescent, It follows est jusqu’à présent le meilleur film de la décennie en cours, à la fois frais et novateur, tout en assumant l’héritage de John Carpenter.

Alex Masson: Pas loin derrière Morse, It Followsrestera dans l’histoire de Gérardmer comme un de ses plus pertinents grands prix. Après plusieurs années erratiques, la compétition reprend des couleurs (les très honorables The voices, Ex-Machina, Goodnight mommy ou, même en mode plus mineur Final hours et Cub). La fête aurait eu encore plus d’allure en intégrant certains titres placés hors compétition (What we do in the shadows, Oculus…).

2016 Bone Tomahawk

Gérard Delorme: Craig Zahler a essayé de fourguer ses scénarios pendant deux décennies avant de comprendre qu’il ferait mieux de les réaliser lui-même. Résultat, la révélation d’un auteur adepte de l’ultra violence, dialoguiste émérite et virtuose dans la gestion du temps. Tarantino peut trembler.

Alex Masson: Soyons charitables en ne commentant pas l’enthousiasme d’un Claude Lelouch devant le nanardesque Jeruzalem. Un égarement compensé par la présence d’Evolutionau palmarès, ou le sacrement de Bone Tomahawk, le meilleur western déviant depuis Vorace. Difficile cependant de ne pas regretter la mise au rebut de The witch, apparition de l’extrêmement prometteur Robert Eggers.

2017 Grave

Gérard Delorme: Presque trop cultivée, calculatrice et consciente du boulevard qui s’ouvre devant elle, Julia Ducourneau réalise un premier film viscéralement choquant quasiment sans faute.

Alex Masson: Le film de Julia Ducourneau étant la meilleure nouvelle pour le cinéma de genre français depuis belle lurette, impossible de ne pas saluer ce grand prix. Encore moins quand il fut escorté d’autres films (d’On l’appelle Jeeg Robot à Under the shadow en passant par The last girl) affirmant une volonté de renouveler des figures classiques du genre.

Dolly Wood : Un film sensationnel, au sens premier du terme. Ça pique, ça gratte, ça brûle. Vous voulez du cru et de l’organique? Reposez votre salade de choux rouge et jetez-vous plutôt sur Grave.

2018 Ghostland

Thierry Conte: Nostalgique des séries B bien malsaines des années 80 et écœuré par le spectateur de 2018 accro à son smartphone, Pascal Laugier propose un film intemporel, sans âge, à la fois très ancien (sans tomber dans le cheap) et très nouveau (sans s’abimer dans le post-moderne). La dérive effrayante des filles du calvaire martyrisées comme des poupées qu’un psychopathe veut casser. Avec une Mylène Farmer assez géniale.

 

 

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