[11 MINUTES] Jerzy Skolimowski, 2017

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Quand le cinéma donne l’impression de mettre les doigts dans une prise. Fume, c’est du Skolimowski.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Un mari jaloux hors de contrôle, une actrice sexy, un réalisateur carnassier, un vendeur de drogue incontrôlable, une jeune femme désorientée, un ex-taulard devenu vendeur de hot-dog, un laveur de vitres en pause 5 à 7, un peintre âgé, un étudiant qui a une mission secrète, une équipe d’auxiliaires médicaux sous pression et un groupe de nonnes affamées. 11 moments de vie de citadins contemporains qui vont s’entrecroiser et s’entrelacer.

Jerzy Skolimowski a 78 ans au moment où le film sort dans nos salles et, pardonnez-nous le cliché, il filme comme un jeune drogué de 20 piges qui non seulement n’a peur de rien mais surtout affirme un amour immodéré pour le cinéma (qui, non, n’est pas mort) et affiche un appétit des images, qu’il dévore comme il vomit. En sortant de la salle de projection, on a du mal à comprendre pourquoi cette bombe nucléaire a mis autant de temps à venir à nous (elle était présentée à Venise en 2015 puis plus de nouvelles ou presque). En attendant (de comprendre), c’est un météore de chez météore, une manifestation irréelle parmi les standards exténuants, une explosion dans le ciel. Sensation d’autant plus unique que l’on n’est presque plus habitué à être déstabilisé de la sorte au cinéma, devant cet agencement de fragments du hasard orchestré par un Skolimowski dans la veine du Cri du sorcier pour le choc auditif voire Deep End pour la sidérante acmé romantique finale. N’est-ce pas au fond le propre de l’art que de nous violenter aussi intensément? Bien sûr. Skolimowski n’est pas notre invité, nous sommes ses invités. Il fait ce qu’il veut de nous, pour nous couper le souffle au détour du plan suivant.

11 Minutes témoigne d’une vision du monde et nous la partage de la manière plus subjective et la plus cinématographique qui soit. Donc se vit comme une expérience. Une (pure) expérience de (pur) cinéma où le cinéma serait plus important que la vie elle-même, où l’image serait plus forte que le discours ou le sens. Dans 11 Minutes, il n’est question que de cinéma. De mouvement. De déplacement. D’esquive. De cabriole. De mise en scène. De trafics d’image. D’atmosphère de fin du monde. D’effets sonores qui donnent envie de s’arracher la tête. Au loin, crépite telle une flamme une mélancolie persistante. Dernier conseil avant que vous ne courriez dans une salle de cinéma le découvrir: ne cherchez pas l’interprétation de l’année (les acteurs sont très anonymes, un peu tout, un peu rien, et c’est le but avoué) ni même le scénario du siècle – on sait, depuis Rashomon, soit bien avant un certain Iñárritu, que la juxtaposition des points de vue n’est pas une affaire très très neuve – encore moins les personnages les plus sympas du monde (ils sont tous assez détestables, regardés par un Skolimowski démiurge pas dupe de l’espèce humaine et de ses travers). La substance, c’est la forme, éblouissante. Le geste, celui d’un poète. D’une grâce infinie.

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